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Le Canard Déraillé

France 1992

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Mardi 26 mai :
Dernière rencontre avec un vieil ami exilé.
J’en profite pour marcher dans Paris, tout en trouvant les quelques cadeaux qui me manquaient. La veille, monsieur G. m’a dit de lui téléphoner au bureau, histoire de déjeuner un peu. Dont acte, et déjeuner tout aussi réussi que le repas de la veille... L’après-midi, je me tape une petite virée sur le RER-B jusqu’à Orsay, histoire de rendre visite à un vieil ami écrivain, un québécois qui s’est exilé à Orsay. J’ignorais que ce serait ma dernière rencontre avec lui, car j’ai eu la tristesse d’apprendre son décès à peine deux semaines plus tard. Ma «dernière» soirée à Paris est passée à boucler ma valise.

Mercredi 27 mai :
Entourloupes : retour loupé.
Le jour tant appréhendé. Le retour. De grand matin, nous prenons le chemin de Roissy. Stéphane me dépose, nous faisons nos adieux, et j’attend l’ouverture du comptoir. J’ai su que mon vol était devancé: au lieu de 16 heures, je dois partir à midi. C’est pourquoi je suis le deuxième en ligne quand le comptoir ouvre àneuf heures. Et ça promet bien, ce n’est pas tout le monde qui va partir aujourd’hui!

Je suis donc le deuxième derrière un pignouf qui gueule, furibard de ne pas partir aujourd’hui. Après dix minutes de cirque, profitant d’une pause dans les jérémiades, je l’interrompt en m’addressant au préposé : «Je vous le dit tout de suite, ça ne me dérange pas du tout de partir demain»... Finalement, la plupart des gens sont accommodés, mais, conformément à mes voeux, je reste derrière! Un jour de plus, à l’oeil! Le pied!

Je fais donc des projets: j’appelle Patrick, qui est bien content de m’inviter dîner chez-lui, ce soir. Nous nous donnons rendez-vous sur son train, à la Gare de Lyon souterraine.

Cependant, la file de passagers hargneux s’amenuise, et quand le dernier qui peut partir est parti, il ne reste que sept personnes : un frère et sa soeur qui ont passé les derniers six mois en Europe et en Asie (ils se sont tapés le Transsibérien), une fille seule, qui ne daignera même pas coucher à l’hôtel fourni par la cie. aérienne, une fonctionnaire qui termine une année sabbatique, deux religieuses en civil, et moi. Ce qui est comique, est que la communauté des religieuses est dans le quartier où j’ai grandi. Même que j’allais sécher mes cours dans leur verger... (Oui, chez-nous, il y a encore des vergers en ville) Comme elles ne m’ont pas gonflé les boulets-montreuil avec leur religion, je les ai trouvé très sympathiques...

La fonctionnaire, les religieuses et moi nous nous mettons tout de suite ensemble, pour le transfert à Orly, via la navette Air-France. L’hôtel est confortable, malgré qu’exigù. Plutôt format cabine de paquebot que chambre d’hôtel. Après un repas gratuit que nous avons dù arracher en fesant un peu de scandale (la cuisine était fermée), nous nous séparons.

Je vais donc découvrir cet objet mythique, irréel et hors de prix qu’est OrlyVal. 55 francs. C’est le tarif que le préposé m’extorque pour un billet Orly-Paris section urbaine. Je casque, car j’ai quand même envie de tâter de ce zinzin.

Je monte dans l’aquarium à 10m d’altitude, et attend quelques minutes. Un engin où nulle âme y vit s’annonce tôt, et s’arrête devant la station. Je monte. Ça doit être l’heure de pointe, car deux autres personnes investissent la rame! Nous sommes beaucoup trop, trois dans la voiture! Je suis donc forcé de voyager debout. Par chance, le généreux pare-brise permet une vue imprenable sur la complexité des appareils de voie...

Je me fais jouer un tour, cependant, à l’autre arrêt. La rame rebrousse chemin, et je dois donc changer de voiture pour continuer à voir devant. Après un voyage sans histoires, nous arrivons àAntony, où je prends le RER pour Paris, non sans avoir téléphoné à Lionel, auquel je fais part de ma prolongation et de mes projets pour ce soir. Il ne peut pas venir, vu qu’il va travailler, mais peut faire un bout de chemin avec nous.

Quand je descend à Port-Royal, l’après-midi est pas mal entamé. Je calcule que j’ai quand-même le temps de marcher jusqu’à la gare de Lyon, où j’arrive suffisamment tard pour craindre de louper Patrick. Surtout que la queue des billets s’éternise, et je n’ai pas de menu monnaie.

Heureusement, j’arrive sur le quai dix minutes avant le départ, et ai la surprise de voir que la rame n’est toujours pas là. Je n’attend pas longtemps, car la prochaine rame à entrer est celle de Patrick. Une Z-5300 à un agent. Tordant, ces écrans de télé sur le côté du pare-brise...

Nous avons tout juste le temps de changer de bout, quand c’est le départ. A Charenton, il commence à pleuvoir. Fort. A Alfortville, c’est un Lionel tout mouillé qui vient nous rejoindre. Et, jusqu’à Villeneuve, c’est un magnifique son et lumière que nous offrent les éclairs. A Villeneuve, Lionel descend, et nous apprennons sur la radio que le train devant nous d’est fait foudroyer et demande du secours.

— Et il s’est fait foudroyer juste là où j’habite! dit Patrick.

A Juvisy, nous attendons une bonne vingtaine de minutes avant qu’on se décide à dépanner l’autre train. Et c’est Patrick qui s’y colle... Donc, c’est dûment nantis d’un ordre pour pousser le train devant nous jusqu’à Corbeil que nous quittons Juvisy, non sans que l’aiguilleur se soit trompé d’itinéaire et donne le signal au train à côté de nous. Il doit lui dire de stopper par radio...

Avant la gare où l’autre train est en rade, le sémaphore est fermé, donc marche à vue. Patrick me montre sa maison. Juste à côté de la voie. Et la rame en rade est là, bête comme la lune, son mécano nous guettant, l’air navré.

Nous nous accouplons, et le mécano fait les tests de sa cabine à lui, et décide de tout prendre en commande... Patrick décide donc d’aller faire le voyageur et de s’asseoir en arrière.

— «A la banlieue, quand ça merde, ou bien tu as tout bon, ou bien tout mal. Jamais entre les deux. Là, vu que j’ai manqué mon heure de retour à Paris, je parie qu’on me dira que je cesse de travailler. Ça tombera bien, parce que nous aurons plus de temps chez-moi...

Comme de fait, les trains terminent à Corbeil (celui qui a été «zappé» devait aller jusqu’à Melun), et Patrick doit réenclencher quelques signaux d’alarmes tirés. Comme de raison, Patrick ne retourne pas à Paris, et l’autre mécano ramène la rame à Charenton. Il a quand même la gentillesse de nous déposer chez Patrick...

Nous allons chercher la fille de Patrick, et arrivons chez-lui. Je constate que j’habite à côté de Patrick, car il y a une boîte aux lettres au nom de Marc Dufour... Je glisse une carte de visite dans la fente. J’espère qu’il ne se sera pas trop gratté la tête...

Le voisin de Patrick ne l’a pas loupé, et se pointe avec sa femme pour discuter des jérémiades d’un autre voisin, qui est québécois (non, ce n’est pas de Marc Dufour dont il s’agit)...

— Il n’arrête pas de dire «Chez-Nous, c’est pas comme ça», ou «ça va plus vite», etc. etc.

Ça me fait rire, parce que chez-nous, c’est exactement de cette façon que les chansonniers représentent les français: «En France, c’est pas comme ça»...

Christine, la femme de Patrick arrive en pleine réunion. Nous prenons l’apéritif, les voisins se cassent, et nous songeons au dîner. Cela englouti, Patrick me reconduit à mon hôtel, à Orly.

Journée éreintante, donc sommeil garanti.

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