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Le Canard Déraillé

France 1992

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Vendredi 22 mai :
Le super extra géant coup de bol.
Réveil tôt, vu que mon train est à neuf heures, et il y a un bout de chemin à faire jusqu’à Gannat. Nous nous quittons en présence d’une RTG qui commence à montrer son âge. C’est la première fois que j’en emprunte une, malgré le fait que chaque jour, il y en avait une qui venait à Montréal... C’est Amtrak, bien sûr, car cette RTG assurait la liaison Montréal_New-York. De vraies RTG, même qu’Amtrak a conservé les tampons! Depuis mars, cependant, ce train est une rame tractée traditionnelle.

Voyage bien pépère, sans histoire, à admirer le paysage. Très belle, la ligne. Viaducs, tunnels, le tout sans dénivellations exagérées. Je vais sûrement retourner dans le Massif Central au cours de mes prochains voyages!

Une belle petite place C’est toujours agréable de se promener sur les ramparts Les couvreurs n’ont pas peur de glisser...

Arrivé à Montluçon, je met un sac dans la consigne, et téléphone à Christian, à Paris, histoire de voir si il est occupé ce soir. Par chance, il va m’attendre au tampons, à Austerlitz, et nous irons nous taper une bouffe.

Je vais déambuler dans les petites rues de Montluçon, où de mignonnes petites maisons s’agglutinnent sur la colline où trône le château. Château qui renferme quelques surprises, dont un musée de la vielle, un instrument qui m’a toujours amusé. Mais l’heure de mont train approche, et, de retour à la gare, j’avale une rapide bouchée au buffet avant de monter dans l’autorail vers Bourges.

Le compartiment de première est en avant, et le mécano n’a pas fermé la porte de la cabine. Je vais voir de plus près, et fais connaissance avec le mécano, monsieur C., qui m’invite à prendre place à côté de lui. La ligne, à voie simple, et qui longe le Cher, est sympathique.


Mais; hélàs; certaines gares sont abandonnées

Saint-Antoine; priez pour nous
Des gares typiques la jalonnent; en croisant l’autre autorail à Saint-Amand, j’ai une pensée pieuse pour les typographes de l’imprimerie qui imprime les San-Antonio (une imprimerie où on ne doit pas pleurer tous les jours!); à une autre, on y croise un train de travaux.

Monsieur C., qui est de Vierzon, me fait part qu’il a choisi de faire cette ligne parce que ça lui laisse suffisamment de temps pour déambuler dans les rues de Montluçon, qu’il adore (je ne le blâme pas)... Il aime bien la traction électrique, mais beaucoup moins le stress qui s’y rattache. Ici, avec son autorail, il peut prendre le temps de vivre...


Une belle place; hélas embagnolée
Comme il assure aussi l’autorail Bourges_Vierzon, il m’invite à faire le trajet avec lui. Arrivés à Bourges, nous nous quittons, et je pars voir la cathédrale, tandis que le fromage blanc lui demande d’aller déplacer quelques wagons...

Elle est loin de la gare, la cathédrale. Vingt bonnes minutes de marche. Comme je n’ai qu’une heure, environ, avant l’autre train, ça ne me laisse que quinze minutes pour visiter... Enfin, à la guerre comme à la guerre...

La cathédrale est belle, mais les maisons qui s’y collent ne me permettent que de prendre une photo où la pauvre tombe par derrière. Et encore, j’ai un objectif grand-angulaire! Je visite rapidement, et remet le cap sur la gare.

Arrivé à la gare, je cherche mon train. Oh!, je me suis gourré! Il ne part pas à 13h, mais à 14h! Je suis une heure en avance! Merde, j’aurais pu m’éterniser à la cathédrale! Quelle connerie! Dépité, je vais prendre un demi au buffet. Une activité inhabituelle a présentement cours à la gare, mais, contrarié,je n’y prête guère attention.

La cathédrale - sans blague!

Monsieur C. y est aussi, mais c’est lui qui me reconnaît le premier. Il s’avance et me dit :

— Ah! Je suis heureux que vous soyez revenu, car voyez-vous, il y a un train à vapeur qui va arriver d’une minute à l’autre!
— Hein? Avez-vous d’autre détails?
— Non, je ne sais rien d’autre.
— Merci infiniment!

Je ressors sur le quai, et constate l’activité inhabituelle : un groupe d’enfants attend sagement (alors qu’il n’y a aucun train – régulier – prévu), mais surtout, deux zigs sont sur le passage surélevé avec des appareils photo...

J’y monte, et au moment où je fais connaissance (la machine est une 141 de fabrication américaine), les employés des PTT du bureau de poste voisin nous demandent ce qu’il y a...

— Un train à vapeur... Tout le monde se précipite à la fenêtre, et à ce moment, un coup de sifflet déchire l’air.

Un drôle de coup de sifflet, en vérité! Pas un wîîîî bien français, comme on serait en droit de s’attendre, mais plutôt un woûûûûûû bien de chez-nous... Un panache de fumée se profile à l’horizon, et une forme noire fait son apparition dans le lointain. Les déclencheurs commencent à fuser, et les postiers à s’étirer le cou.

L’arrivée d’un train en gare de La Cio^h^h^h^h^h Bourges
La rame prend forme. Un wagon de charbon, non deux wagons, deux voitures foncées, et quelque-chose de clair... Attendez un peu, tiens? Ça brille? Mais, mais, c’est... un autorail panoramique! Ça alors, on aura tout vu! Cependant, cela a tout d’un acheminement haut le pied, et donc la possibilité d’acheter un billet (que je caressais) tombe plutôt du côté néant...

L’autre photographe sur la passerelle m’explique qu’il est également impliqué dans un chemin de fer touristique qui a aussi une 141. Je lui refile une de mes cartes en lui donnant rendez-vous à la locomotive pour qu’il me donne la sienne.

Je redescend sur le quai, et inspecte la machine. Baldwin, Philadelphie, Pennsylvanie. Difficile de faire plus chemin de fer que ça! Philadelphie, c’était le point central du légendaire Pennsylvania Railroad, The Standard Railroad of the World. Plus chemin de fer que ça, tu meurs. Le résultat? une belle machine bien proportionnée, qui a de l’allure, et surtout, qui fait immanquablement français sans pour autant dépayser un nord-américain...

Ma rêverie est interrompue par une dame qui m’apporte une carte postale du chemin de fer touristique «concurrent». Je la remercie, et replonge dans ma contemplation passive, et mon mitraillage actif. En remontant la rame, arrivé au devant de la deuxième voiture-lits, j’avise que la portière est ouverte. Je risque un oeil à l’intérieur, et constate que l’extrémité est aménagée en salon, où siège un conciliabule.

Histoire de tenter ma chance (ou au moins de faire un gag), je sors mon eurailpass, le présente à l’assistance en demandant «si vous acceptez l’eurailpass?»...

— Euh, vous savez, nous sommes un train de marchandises, et nous ne prenons personne...
— Ah, dommage. Merci quand même...
— ...
— ...
— Dites-donc, vous êtes canadien?
— Oui...
— Montez-donc un peu, peut-être qu’il y a moyen de s’arranger...

Je monte, et constate que l’extrémité avant de la voiture n’est qu’une immense baie vitrée, qui permet d’inspecter la voie. Je fais connaissance avec les «marchandises», et la conversation est lancée. J’offre des correspondances-souvenir de tramway du musée ferroviaire canadien, décline ma qualité de wattman du dimanche, et on me lance en substance:

— Et bien, si vous voulez venir avec nous jusqu’à Vierzon, notre prochaine étape, vous pouvez rester...

Ce voyage m’a aussi fait voir de bien curieux signaux -
du moins pour qui est habitué aux signaux électriques...

Je profite donc de l’invitation pour sortir mes albums et leur montrer. Je sors également une pochette pleine de pin’s. C’est la ruée... Fait cocasse, un des ces messieurs est fort intéressé par une épinglette de la police du CN, et je ne peut m’empêcher de faire la remarque qu’avec sa moustache, il a le physique d’un policier de chez-nous...

Un autre, pendant ce temps, s’extasie sur le matériel américain. «Ahh!, ces machines, ça a de la gueule! Dites, la rame TEE, elle roule toujours?». Et à ce moment, en tournant la page, voici la fameuse rame TEE du Ontario Northland Raiway! «Et bien, non, elle est à vendre.»

— Est-ce que les machines originales (TEE construites par Winterthur) sont toujours en service?
— Non, car quelques mois après leur arrivée, elles ont été remplacées par celles-ci, voyez vous-même.
Plus loin, l’étonnement est redoublé à la vue de mes photos d’une remorque Sprague, à un atelier municipal de Montréal.
— Mais! Mais! C’est une Sprague, ça?
— Ne me demandez pas, c’est pas hasard que j’ai vu ça, et je ne suis au courant de rien!
— Et bien moi, je suis un ancien de la RATP, je m’en souviens quand elle est partie, cette remorque! Si vous voulez, je peux vous retracer ça. Mais elle est dans un si piètre état! Ecoutez, nous allons jusqu’à Richelieu, via Tours, où nous couchons. Si vous voulez venir jusqu’au bout, pas de problème! Vous pourrez même coucher ici, dans la voiture!
— Et bien, je vous remercie beaucoup, mais je ne peut pas vous donner de réponse maintenant, j’ai un planning précis à suivre... Je vous revois à Vierzon à ce sujet.

« Et bien si moi je fesait ça sur ma maquette »...

Nous arrivons à Vierzon, en passant sous le viaduc routier peinturluré, au sons des quolibets: «Et bien, si moi, je fesais ça sur ma maquette...». Nous stoppons un peu en retrait de la gare, histoire de faire le plein. Je vais téléphoner à Christian, qui ainsi risque de faire les frais de ce détournement.

Bon prince, il me dit d’en profiter, parce que c’est pas tous les jours. Enfin, ce n’est que partie remise. Je vais donc me chercher une réservation pour le dernier TGV Tours_Paris.

Je m’aperçois aussi que l’autorail que je devais prendre originalement est à veille d’arriver. J’ai tout juste le temps de me rendre sur le quai, qu’il surgit du faisceau et a tôt fait de s’immobiliser, avec un monsieur C. souriant aux commandes... Je m’excuse auprès de lui de lui avoir fait faux-bond, et nous échangeons nos addresses. J’ai tout juste le temps d’acheter une bouteille d’eau quand le train pour Paris fait ses deux minutes d’attêt... Quelques voyageurs vont même ouvrir les portes à contrevoie pour observer la 141 de plus près...

Quand je reviens, l’équipe a avancé la rame devant la gare, et est fort occupée à effectuer des études météorologiques, notamment en observant les effets de la pression atmosphérique sur la mousse de bière. Je les rejoins, et offre la seconde tournée. Ensuite, je trouve le temps de caser l’histoire du fourgon de queue qui est entré en collision avec lui-même:

Une bien belle machine; bien de chez-nous...
Un jour, aux États-Unis, le feu prend dans le fourgon de queue d’un train de marchandises. Vite, on arrête, on évacue et on dételle, non sans avoir resserré le frein à main, pour aller chercher du secours. Le fourgon, seul, est bientôt assez consumé pour qu’un des bogies s’en aille dévaler la rampe où il était arrêté, pour s’immobiliser au fond de la vallée. L’autre bogie, lui, en est empêché par les débris qui brûlent encore. Mais plus tard, quand ces débris ont suffisamment brûlé à leur tour, l’autre bogie s’en va rejoindre le premier... Le fourgon est donc entré en collision avec lui-même...

Un éclat de rire général ponctue cette anectote. Quelqu’un lance «Mais, qu’est ce qu’il fait, notre pilote?», et on s’égaille un peu. J’en profite pour aller prendre quelques photos, aux alentours.

Et une cabine bien de chez-nous aussi...

En passant près de la cabine, je jette un oeil, et le chauffeur m’invite à y monter. Je monte, bientôt suivi par deux petits garçons plutôt timides... Le chauffeur leur donne un morceau de charbon en leur disant : «Tiens, tu donneras ça à ta maman»...

Je regarde les commandes. Identiques à chez-nous, sauf pour un détail : elles sont à l’envers... Le mécano est à gauche. Et aussi, il n’y a qu’un seul injecteur («oui, mais il y a aussi la pompe d’alimentation»)... Ça fait un drôle d’effet que de voir des accessoires familiers, comme par exemple, l’inversion de marche ou le stoker, mais avec des indications en français!

Finalement, le pilote se présente. Un jeune, en manches de chemises... Il doit emprunter une tunique, casquette et lunettes. «Bien je m’attendais à tout, sauf à ça! C’est la première fois que je voyage dans un train à vapeur!».

Le chauffeur m’explique qu’ils ont ajouté un sifflet polonais, vu qu’il a un son américain. Je comprends maintenant le sifflet bizzare! Je lui dis que le son est tellement américain que j’ai cru que c’était effectivement un sifflet américain. Tout ce qui manque, c’est la cloche.

Au menu: des escarbilles rôties
Peu avant le départ, je lui demande si il connaît le règlement «14L», c’est à dire le code de sifflet pour les passages à niveau.

— Non.

— C’est simple: deux long coups, un coup bref, et finalement, un long coup jusqu’à ce que le passage à niveau soit occupé. Vous voyez le passage pour les employés, au bout du quai? Je vais vous montrer dès le départ.

Nous ne perdons pas de temps dès le départ donné. Je siffle le passages pour employés, et le chauffeur me remercie. Nous avons tôt atteint notre vitesse de croisière: 100 km/h! Je n’ai jamais voyagé si vite dans une locomotive à vapeur! Le chauffeur annonce les passages à niveau selon la méthode américaine, ce qui fait tourner bien des têtes...

Montrichard! Cinq minutes d’arrêt!

Nous stoppons cinq minutes à Montrichard. J’en profite pour prendre quelques photos du talus, à contrevoie. Le mécano offre la tournée, mais je ne suis pas preneur, vu que c’est de l’huile qu’il balance partout... Nous reprenons la route, non sans que j’ai eu le temps d’observer le sémaphore mécanique à côté de la gare.

Peu après, un stationnement plein de cars de tourismes annonce le château de Chenonceaux. Malheureusement, les arbres le masque complètement. Un peu plus loin, la D140 longe la voie, et les totomobilistes sont surpris. Mais pas autant qu’un poids lourd, àmoins de 10m de nous, que nous dépassons très lentement... La surprise du chauffeur!

L’arrivée à Saint-Pierre-des-Corps
Peu après Montlouis, la LGV Atlantique-sud occupe tout l’horizon. Je cherche en vain le moindre TGV. Rien du tout. Tout au plus, ce sont une ou deux rames Corail qui nous dépassent, alors que nous négotions les faiseaux du triage de Saint-Pierre-des-Corps. Après quelques minutes à se traîner, nous stoppons. C’est le changement de quart, et les aiguilleurs ne savent pas trop où nous caser...

Tout le monde descend de la machine, pour se dégourdir les jambes. J’en profite pour prendre quelques photos. Il faut se gaffer, car ces câbles de transmission, ce sont de vrais pièges! Une BB-7200 vient fureter à côté un moment, puis poursuit son chemin vers le dépôt.


Une 7200 vient fureter...


...pendant qu’on se la coule douce

Comme sur un plateau d’argent
Finalement, la SNCF s’est souvenu de nous, et consent à nous garer au dépot. Pour cela, il faut refouler à travers la gare de Saint-Pierre-des-Corps. Opération facilitée par la présence de l’autorail panoramique, qui offre une vue imprenable sur les voies, et au mécano la possibilité de contrôler la vitesse grâce au flaman.

Nous reculons d’abord jusqu’au poste de ravitaillement en carburant, où nous attendons quinze bonnes minutes. Tout le monde en profite pour faire un brin de toilette et prendre quelques photos. Les responsables du train rencontrent les responsables du dépôt, et discutent du garage. L’accord obtenu, on refoule plus loin, à côté d’un atelier MR muni d’une table de transfert-cage et d’un pont tournant. D’ailleurs, ce dernier est occupé par le panoramique, ce qui permet des photos inusités...

Que d’eau! Que d’eau!

La grue hydraulique du dépôt, encore en service, permet de remplir le tender d’une eau suspecte... Le chauffeur, auquel je dis «aux USA, il y a un dicton : si tu n’en boirais pas, ne la met pas dans ton engin...», me réponds «bof, si vous saviez, des fois, ce qu’ils font à l’eau pour la rendre potable...».

Durant ce temps, un ami de l’équipe est venu lui rendre visite en compagnie de quelques bouteilles d’un petit blanc sec de sa composition, lequel n’est pas piqué des vers... Je peux donc voir le mécano huiler sa bécane, un verre de blanc à la main! Chez nous, c’est le renvoi immédiat à vitesse grand V au cube, séance tenante et sans tarder... On ne plaisante pas avec le règlement «G»...

Et une cuillèrée pour Samuel Vauclain... Et une cuillèrée pour André Chapelon...
Le tender bien rempli, la machine est ensuite détellée pour être placée parallèlement aux deux tombereaux de charbon, et c’est là où le chauffeur commence l’opération «transfert de noir»: une pelle mécanique fixée à une extrémité d’un tombereau permet de pelleter du charbon jusque dans le tender.

C’est à ce moment que je m’aperçois qu’il ne me reste que vingt minutes avant mon TGV qui, par chance, part de Saint-Pierre des Corps, plutôt que de Tours. J’ai tout juste le temps d’échanger mon addresse avec quelque-uns de mes nouveaux amis, puis de détaler vers la gare... Heureusement qu’en passant par le faisceau de voies, c’est plus rapide. J’ai tout juste le temps de descendre composter ma réservation (quelle idée stupide, faire composter une réservation qui n’est, de toutes façons, valable qu’à un moment donné) avant que la rame TGV arrivant de Irun n’arrive en gare.

Je monte dans la rame, avise mon siège : incroyable! un siège sens de la marche! Finalement, j’en ai eu un! Sauf qu’il fait nuit noire, bref, ça ne me donnera rien du tout.

Je vais faire un brin de toilette juste avant le départ, histoire de ne pas salir les coussins de première (ils auront quand même droit à quelques escarbilles), et m’installe pour le court voyage vers Paris.

Le pire, dans cette journée? C’est de devoir attendre que Stéphane rentre (très tard) pour lui raconter ça...

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