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Le Canard Déraillé

France 1992

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Mardi 12 mai :
Enfin la grande randonnée.
Je dormais donc, jusqu’à 5 heures, à Basel, où deux gabelous suissagas me font rhabiller en hâte. Pointant mon sac (et baragouinant quelque chose qui finit par «Bitte»), j’ouvre ce dernier, démontrant quelques chemises, un pantalon, etc. Je ne sais pas s’il m’aurait arrêté en constatant qu’une de ces chemises porte la mention «fait en URSS»... La rencontre se termine par la question «guell nazionalidé»? à laquelle je réponds un bref «Canada». Le gabelou semble satisfait.

Je remonte me coucher, pour constater que ma voisine, elle, est passée au peigne fin. J’essaie de me rendormir, mais l’aube pointant à l’horizon, et le départ du train me convainquent de faire autrement. Je redescends, et replie le lit du milieu, histoire de m’asseoir et faire le point. Mais la banquette recule, et j’ai horreur de reculer.

Décidant que le couloir est plus approprié (et je peux ouvrir la fenêtre), j’y vais donc. Entre Basel et Zürich, je n’ai jamais vu tant d’usines. Toutes des usines impeccablement propres, où tout est bien rangé, et rien ne heurte la vue. Toutes sortes d’industries, mais surtout de l’industrie lourde.

A Zürich, seules les dernières voitures continuent vers Chur. Le contrôleur qui arpente le quai ressemble beaucoup à un chef de train fort sympathique de chez-nous, avec qui j’ai plusieurs voyages fort bien réussis à mon actif (du genre passés dans un bar où les flics attendent à la sortie pour alpaguer ceux qui ont un verre de trop dans le nez. – mais c’était aux États-Unis, où il est plus mal vu d’être saoul que de flinguer quelqu’un – Non, nous sommes sortis trois heures après la fermeture du bar, le patron est un copain; les flics étaient partis depuis belle lulure, quand nous sommes partis nous coucher dans le foyer, situé à côté de la rotonde...) Le départ est rapidement donné.

Ma banquette est maintenant dans la bonne direction. Je retourne m’asseoir. La dame a réussi à s’endormir, et dort toujours.

Je vais voir à intervalles réguliers si les autres sont réveillés, mais les rideaux des autres compartiments restent clos. Finalement, peu avant Chur, je constate qu’ils ne sont pas morts...

Vue typique d'une chambre d'hôtel typiquement suisse.
A Chur, nous avons tout juste le temps de changer beaucoup (la Suisse est un pays riche) d’argent, et de prendre le petit déjeuner au buffet.

C’est quelques minutes avant son départ que nous montons à bord du train des Rhb, train à destination de St-Moritz, que nous quitterons à Bergün. Entre-temps, nous passons par Reichenau, Thusis, Tiefencastel et Filisur. Nous grimpons, grimpons, grimpons. Nous traversons des viaducs se jouant des vallées encaissées que nous longeons, et perçons des montagnes grâce à de judicieux tunnels placés autour de la voie ferrée; les viaducs sont, quant à eux, exactement sous la voie. C’est à croire qu’ils l’ont fait exprès!

A Bergün, le seul hôtel ouvert se trouve à 50m de la gare. Nous y descendons donc, et il semble que tout soit en règle, car chacun de nous est gratifié d’une clé donnant accès à une chambre. Je m’installe, fait un brin de toilette et me change. Je rencontre les autres en bas, et nous partons visiter le village (ce qui prend une vingtaine de minutes) et la gare. Nous allons à l’écart du village voir passer deux trains, et rentrons à l’hôtel pour déjeuner et établir le programme de l’après-midi.

Nous prenons le premier train pour Preda, la gare au dessus de Bergün. Le train s’engage alors dans un dédale de viaducs et de tunnels hélicoïdaux. Le train doit parcourir 18 kilomètres pour atteindre Preda, qui n’est qu’à 5 kilomètres à vol d’oiseau! Ce ne sont pas moins de 7 viaducs et 9 tunnels, dont 5 hélicoïdaux. Le paysage est superbe. Nous sommes les seuls à descendre du train, à Preda. Celui-ci reprend son voyage en s’engageant dans le tunnel de l’Albula, qui couronne de ses 5860m l’ascension de la vallée de l’Albula. Mais nous décidons de couronner notre ascension par une petite grimpée au Palpuogna see, un lac qui donne naissance à la rivière Albula, presque au dessus du tunnel.

Juste avant la gare de Bergün-Bravuogn, un train du Rëtishebanh dévale la vallée de l'Albula.

Le chemin pédestre où nous nous engageons est encombré de bancs de neige (le terme approuvé par les verdâtres de la cadémie est «congère») où nous nous enfonçons jusqu’aux cuisses. Inutile de décrire l’effet dans les chaussures... Après 20m de ce traitement, nous décidons de prendre la route. Facile à dire, car il y a encore 100m à franchir dans la neige pour y parvenir. Finalement, après quelques hésitations et acrobaties pour éviter de marcher dans la neige (sauf moi qui y vais carrément, pieds-nus pour éviter de mouiller les godasses. Tout à coup, on me nargue un peu moins...), nous parvenons au lac. Ces messieurs décident pour la plupart de prendre un bain de soleil... Il faut dire que ce dernier tape dur, et il fait bon. Au menu, ce soir, du mécano rôti. Bof. Pas mon genre.

Après quelques exhortations appuyées sur le nombre d’heures avant que le soleil n’éclaire plus le bas de la vallée, nous nous remettons finalement en route.

Un des innombrables convois du Viafer Rética sur un des non-moins innombrables viaducs rhétiques. Nous repassons à Preda, et nous engageons sur la route qui mène àBergün, à environ 12km par la route. Les viaducs permettent de prendre de belles photographies des trains. Mais ceux qui n’avaient pas leur appareil photo ont continué, sans nous attendre.

Nous repartons, et tombons sur une embuscade que ces zigs nous ont tendu. Un barrage d’artillerie molle et glacée nous tombe sur la tête, mais heureusement, ils visent comme des patates et nous ne recevons aucune boule de neige.

Gag : l’hiver, la route est fermée, et sert de piste de luge. Le Rätishebahn fait même circuler un train qui fait office de remonte-pente... Dans certaines courbes, nous voyons des vestiges qui proviennent immanquablement de luges qui ont loupé le virage...

C’est donc une bande exténuée qui rentre à l’hôtel. Nous faisons quand même un brin de toilette avant de bouffer, mais nous ne nous éternisons pas à la gare pour laisser passer les trains, car morphée appelle...

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