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Montréal_Council-Bluffs en train de marchandises
Jour VII - Morne plaine? Que nenni!


NousÀ droite : Nous roulons paresseusement au milieu de la plaine de l’Iowa.
Cliché : Marc Dufour .

Quand je me réveille, nous roulons paresseusement au milieux de collines toutes plantées de maïs. Pour endiguer (si j’ose dire), l’érosion, les sillons suivent les courbes de niveau; on a donc sous les yeux une immense carte topographique grandeur nature, avec courbes de niveau!

Je constate avec amusement que les bouchons pour les oreilles que j’ai laissé sur le rebord de la fenêtre la veille sont encore exactement au même endroit où je les laissés, deux jours auparavant... Un monument à élever à la compétence des mécanos qui n’ont ainsi donc infligé aucune secousse indue aux voitures, 35 wagons plus loin, et malgré les 5000 tonnes d’acier juste devant moi... Chapeau!

Mais il fait glacial dans la voiture. Tellement glacial que je dois faire de la gymnastique dans le vestibule pour me réchauffer... Mais rien à faire pour demeurer au chaud (pas question d’aller dans les locomotives, elles sont 35 wagons en avant), sinon de se mettre à poil dans le lit, avec une sizaine de couvertures de laine...

Nous arrêtons un bon moment à Newton, où j’aperçois le changement d’équipe dans les locomotives. La longue attente avant le départ est meublée par l’observation d’un gars dans un tracteur qui déplace des remorques de camion dans un terrain voisin avec une célérité très stakhatovienne...


NousÀ gauche : Nous poireautons un moment à Newton, lors du changement d’équipe.
Cliché : Marc Dufour .

Je m’attendais à ce que le paysage soit morne, mais il n’en est rien. Repartis, la ronde des collines de maïs reprend, ma foi, suffisamment agréable pour rendre difficile la concentration nécéssaire à ma lecture. Je pose donc mon livre, et alterne entre les sections, le vestibule et le compartiment, à la recherche du coin le moins inconfortable.

Fausse arrivée dans une ville fantôme!

Peu à peu, je note que l’urbanisation se fait de plus en plus dense. On doit arriver. Et le putain de compartiment qui est mal rangée! Je ramasse vite, range pour que le compartiment reprenne une allure respectable, puis sort sur le vestibule pour aller aux nouvelles. Nous passons dans un triage vide, bordés de pelouses impeccables, le long de l’orée d’une forêt se perdant dans une brume légère, pendant qu’un soleil incertain tente de percer.


AuÀ droite : Au milieu d’une ville fantômatique, un palais d’apparence irréelle se dresse soudain à l’horizon.
Cliché : Marc Dufour .

On se croierait dans un rêve, surtout qu’à l’horizon, quelques gratte-ciels cernent le dôme doré d’un Capitole (palais législatif). Ah! je saisis. Nous ne sommes pas encore arrivés, nous sommes à Des Moines, capitale de l’Iowa. Fausse arrivée!

Tout au plus nous stoppons quelques minutes pour laisser quelques wagons situés en tête du train.

Repartis, nous repassons au coeur d’un centre-ville où la seule âme qui vive fut un coureur solitaire que nous avons bloqué à un passage à niveau; il n’a même pas tiqué en me voyant à bord du train...

En sortant de la ville, nous passons dans une lourde porte ménagée dans une digue, porte dans le voisinage de laquelle se trouve quelques sacs de sable. Hmm, en avisant les berges fraîchement ravagées de la rivière Middle Racoon, dont nous longerons bientôt la plaine d’inondation, je me dis que le printemps a été costaud, par ici...

Mais nous arrêtons encore quelques minutes, le temps de prendre quelques wagons laissés sur une voir d’évitement, tout juste après Des Moines.


AprèsÀ gauche : Après Des-Moines, les locomotives sont détachées pour aller chercher quelques wagons laissés sur une voie d’évitement.
Cliché : Marc Dufour .

Repartis, nous roulons à côté de la rivière pour une bonne vingtaine de kilomètres, mais nous la semons au hasard du détour d’un méandre. Puis nous reprenons de l’altitude, toujours au milieu des champs de maîs.

Puis on repart, sans tambours mais avec trompette (et cloche). Encore des champs de maîs. Maintenant, il fait soleil, mais guère plus chaud. Et le train qui poursuit son bonhomme de chemin. Petit train va loin, long tortillard duquel j’aperçois rarement les locomotives, une trentaine de wagons en avant.

Que peuvent se dire l’équipe, en pensant qu’ils ont un passager, loin derrière? Je sais pas, mais ça ne doit pas être du mal, car je ne ressens aucune de ces horribles secousses qui, jadis, trop souvent fesaient basculer l’univers du chef de train, loin derrière, dans son fourgon de queue, maintenant remplacé par une boîte télémétrique indicant au mécano la pression de la conduite à la queue du train, ainsi que la vitesse à laquelle la queue roule (avec un train de 150 wagons, et 20 cm de jeu en moyenne, un total de 30 mètres de jeu! - certains attellages à amortisseurs peuvent donner jusqu’à un mètre de jeu - il peut y avoir une sérieuse différence de vitesse entre la tête et la queue). Au Canada, il est également possible de déclencher le freinage d’urgence par la queue, ce qui double la vitesse de propagation du freinage dans le train (mais suite à quelques accidents aux Etats-Unis, le freinage d’urgence télécommandé sera bientôt obligatoire).


EtÀ droite : Et nous repartons au milieu de la plaine.
Cliché : Marc Dufour .

Certains pleurent la disparition du fourgon, mais pour moi, la disparition de cet anachronisme signifie la survie du chemin de fer, en éliminant cette dépense. Oh, il y en aura toujours, des fourgona, sur les trains de manoeuvre inter-triages ou les trains de dessertes industrielles ou trains de travaux. Mais plus sur les grandes lignes. Combien de chefs de trains, signaleurs et serre-freins ont été estropiés par un mouvement du fourgon subit et inattendu, provoqué par le jeu du train?

Dans mes Pullman, j’alterne entre les sections, puis le vestibule pour prendre l’air. Derrière-moi, j’ai toujours les trois wagons-plats à mur de bout, ce qui me coupe la vue complètement par la porte arrière, mais en avant, j’ai des wagons-tombereaux d’acier en rouleau, qui ne bloquent pas complètement la vue. Je peux donc regarfer un peu plus vers l’avant par là.

Malgré le grand nombre de fermes, nous ne rencontrons guère âme qui vive, ni à pied, ni motorisée, sinon sur l’autoroute que l’on aperçoit au loin, par intermitence. Je commence à me demander sérieusement quand nous allons arriver; l’après midi commence à être sérieusement entamé, et tout ce que je vois, ce sont les bornes miliaires qui augmentent...


NousÀ gauche : Nous rencontrons l’autre train roulant vers l’est.
Cliché : Marc Dufour .

Soudain, nous arrêtons. Le chef de train descend manipuler un aiguillage, puis nous entrons dans une voie d’évitement. L’autre train arrive à ce moment, et doit même s’arrêter pour attendre qu’on entre complètement dans la voie d’évitement. Deux machines, et une équipe qui semble un peu étonnée de me voir dans les voitures. Quand je passe à proximité du chef, à côté du levier d’aiguillage, je lui crie :

– C’est à quel millage, Council Bluffs?

– 495, qu’il me répond vite.

Au moins, je saurai quand nous arriverons... Je voyais bien défiler les bornes miliaires, mais sans savoir où ça finit, on est mal placé pour savoir quand on arrive... A ce moment, nous avons encore 80 milles à faire environ. À 60 km/h, hmmgngngn 40 milles à l’heure, ça nous fait deux heures environ. Bon, pas mal, ça se supporte.


EnÀ droite : En roulant, j’ai tout le loisir de contempler l’extrémité du wagon décapotable transporteur d’acier en rouleaux n°7050 du "Elgin, Joliet & Eastern", placé juste devant moi...
Cliché : Marc Dufour .

L’autre train passé, nous reculons pour sortir de la voie d’évitement, le chef replie le fer (argot américain pour tourner un aiguillage: "bend the iron"), et on reprend notre petit bonhomme de chemin (de fer).

C’est peut être bien de savoir que nous approchons, mais à mesure que je vois les bornes progresser vers 495, je me dis que mon aventure extraordinaire touche à sa fin... À la hâte d’arriver, se substitue peut à peu la perspective de la fin de ce voyage extraordinaire, qu’aucun billet n’aurait pu permettre...

Bof, je suis frigorifié, j’ai besoin d’un bon bain, et je commence à en avoir assez de bouffer des barres de "granola" (céréales comprimées - mais bof, c’est une très bonne marque: la preuve, j’en achète encore et m’en empiffre toujours). Je ne serai pas fâché d’arriver...

Heureusement que j’ai fait le ménage avant Des Moines; je peux profiter pleinement de la fin de mon voyage...

Pour me réchauffer, j'ai toujours la ressource d’arpenter les trois voitures. Je passe un moment à regarder l’attellage du wagon devant moi, et le ballast qui défile sous mes pieds. Son capot amovible (car c’est un wagon décapotable, pour le transport de rouleaux d’acier) rond ne bouche pas toute la vue vers l’avant, et laisse entrer pas mal de soleil qui me réchauffe quand même un petit peu.


Arrivé,À gauche : Arrivé, je peux revoir la voiture-restaurant/bar que j’ai convoyée jusqu’à Chicago la semaine dernière...
Cliché : Marc Dufour .

L’arrivée. La vraie.

Je regarde avec plus d’intensité les collines plantées de maïs, puis fait une ronde à travers des trois voitures, retourne m’asseoir, puis vais dans le vestibule, le nez au vent, quand je vois passer la borne 491, puis 492, puis 493... C’est fini... Le train, maintenant au sommet d’un remblai assez important, ralentit peu à peu; au travers des arbres sans feuilles, je devine des commerces de banlieue, tandis que les autos roulent sur l’autoroute, toute proche. La voie commence à descendre, tout en tournant très gentiment vers la droite.

Puis nous nous arrêtons, sans que je voie passer la borne 494.

Intrigué, j’ai tout juste le temps de voir le chef de train dételler les locomotives, puis celles-ci s’en vont, alors que j’entend la conduite se vider.

On m’a abandonné! Sans même une locomotive!


...dontÀ droite : ...dont l’intérieur est devenue un incroyable sfouribouri.
Cliché : Marc Dufour .

Je n’ai d’autre ressource que d’en attendre une...

Pour être paré à toute éventualité, je verrouille toutes les portes, puis avec le minimum de bagages (mon appareil-photo), je descend. D’abord, je marche vers la queue, trois wagons plus loin, où je jette un coup d’oeil à la boîte télémétrique, puis repart vers l’avant.

Vingt wagons. Un tout petit train de rien du tout! On a enlevé des wagons quelque-part... Je n’ai guère à attendre plus de dix minutes quand une locomotive approche, puis s’attelle au train.

Je salue la nouvelle équipe du triage, sans penser à me demander les raisons de ce bizzare changement de machine en rase-campagne, à moins de deux kilomètres de la fin de mon voyage...

Je monte à bord de la locomotive, puis tente de résumer de mon mieux mon épopée en répondant aux questions de l’équipe...

Nous repartons, et dévalons la rampe, pour arriver dans un triage où, dans un coin, on s’affaire à remettre en état la voiture-restaurant que j’ai acheminé à Chicago une semaine auparavant.


Enfin le voyage se termine! Le coucher du soleil se réflète sur les trois voitures, bien confortablement installées sur une voie du triage de l’Iowa Interstate, à Council-Bluffs, Iowa.
Cliché : Marc Dufour .
Les pieds nickelés

On me descend à côté de l’atelier, et je vais à la rencontre des heureux récipiendaires des voitures que j’ai amené.

Tout le monde est dans la voiture-restaurant. J’y monte par un escalier donnant sur l’intercirculation (elle n’a pas d’autre issue), pour déboucher sur un bordel indescriptible.

On croirait que tout a été enlevé pour être (mais pas encore) replacé. Je me présente, et soudain, tout travail s’arrête ("les trois autres voitures sont arrivées!") et on célèbre bruyamment l’heureux évènement...

– Où sont-elles? qu’on me demande...

On redescend, et je scrute l’horizon. Au loin, le train est en train (!) de manoeuvrer tranquillement, puis après une dizaine de minutes, la locomotive nous les amène, pour les stationner juste à côté.

Fébrilement, tout le monde se rassemble: on veut voir à l’intérieur... Je monte le premier, déverrouille la première voiture, puis c’est l’extase en découvrant l’état presque neuf (n’exagérons rien, la voiture a 42 ans) de la voiture-lits...

Puis c’est la deuxième, complètement restaurée, et prête à entrer en service:

- Messieurs, nous allons entrer dans un temple sacré, je vous demanderai donc de vous déchausser...

Tout le monde se déchausse (il y a une boue dégueulasse dehors, et ça a coûté une fortune pour faire nettoyer les tapis) et nous pénétrons à la queue-leu-leu à l’intérieur. Murmures d’admiration à la découverte de cette chose merveilleuse qu’est un Pullman prêt à prendre le service: même les lits sont faits!!!

Il faut dire que cette bande de vétérans de la restauration de voitures-lits sont habitués aux voitures qui n’ont pas roulé depuis 25 ans, et où plusieurs colonies de toute sortes de bébêtes ont élu domicile...

Sitôt ressortis (et rechaussés), lors d’une émouvante cérémonie, je remets sollenellement les clés de la voiture au patron. Il en est maintenant l’heureux responsable.

Après une telle expérience transcendante, on ne peut plus travailler. Le patron décrète donc la fin de la journée, et après avoir rangé les outils (et moi téléphoné pour annoncer mon arrivée), on s’en va à l’hôtel, où je peux me glisser dans les délices d’une voluptueuse baignoire pour un moment, avant d’aller fêter dans un restaurant qui, miracle des miracles, sert de la bière allemande, ce qui change énormément de l’habituelle pisse d’âne américaine (ça a au moins l’immense avantage de rendre le règlement "G" - pas de piccolo au boulot - tolérable).

Nous fêtons assez tard, puis je rentre me coucher dans mon lit, bien au chaud, pour faire changement...

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