Retour à la page de Marc Dufour Rail et transports urbains Le Canard Déraillé Montréal_ Council-Bluffs


Une semaine pour traverser la moitié des
États-Unis avec trois Pullmans à moi tout seul
Jour 1 - Petit départ

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Jour 1

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Jour 3

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Jour 6

Jour 7

Jour 8

UnÀ gauche : Un petit train de conteneurs avec quelques locomotives...

Au petit matin, je suis réveillé par le passage de la locomotive de manoeuvre des ateliers AMF. Je me lève donc tranquillement, m’habille, puis vais faire une tournée d’inspection des voitures. Rien à signaler. Remonté à bord, je casse la croute, puis reprends mon livre, jusqu’à ce que le passage d’un train de conteneurs empilés deux par deux et tiré par six locomotives me change les idées.

Celui-ci passé, je constate qu’un des signaux n’est plus rouge, ce qui signifie qu’un train va bientôt passer dans l’autre direction. Je prends mon appareil photo, et descendu, je le vois au loin, traversant le pont Victoria (qui mesure ses deux bons kilomètres de long), croisant la queue du train de conteneurs. J’ai amplement le temps de trouver un cadrage intéressant, avec les rames GO en sandwich entre le train et les trois voitures...

Le train passé, je vais voir du côté des gogos. En triste état, mais sans être trop saccagées, non plus. Tout au plus quelques fenêtres brisées. Avisant une porte ouverte, je monte à bord, et je suis surpris de voir qu’elles ne sont pas en plus mauvais état que ça. Leur seul bon point est les sièges bien rembourrés; il y a 30 ans, on savait encore faire des sièges confortables...   

LesÀ droite : Les voitures du GO prises en sandwich
entre le train de marchandises et les Pullmans

Tout le monde s’accorde à dire que ce sont de bien piètres voitures; elles ont été construites à la sauvette en 1967, à partir d’un type de chaudron de voiture de métro pour Toronto. Pourtant, le Ontario Northland en a rénové plusieurs, afin de remplacer leur rame Trans-Europ-Express, et le résultat est incroyable. Tout comme la rénovation pour VIA rail de vieilles voitures en inox américaines ayant en moyenne 40 ans d’âge; on jurerait des neuves (et le pire c’est que ces vieilles bagnoles sont reconstruites pour supplémenter les rames pendulaires LRC!!!! C’est comme si on remplaçait des Corail par des DEV en acier!!!).

LaÀ gauche : La locomotive du petit train que je croise chaque jour en marchant au boulot

Je retourne lire, quand je vois arriver plusieurs camions de cantonniers. J’aurai le temps de les voir changer une des aiguilles d’un aiguillage avant de partir... Puis c’est au tour de la locomotive de triage de Pointe Saint-Charles de venir faire son train de wagons de grain (par coïncidence, destinés à une minoterie située à côté de mon bureau - chaque jour, en marchant au boulot sur la voie longeant le canal de Lachine, je rencontre ce joyeux petit train qui apporte une animation peu commune à mon quartier) et de wagons-tombereaux d’acier (provenant du Mexique - ça fait tout drôle de voir des wagons dont les inscriptions sont en espagnol).

Pour faire changement, aujourd’hui, il y a aussi quelques wagons-citernes destinés à un dépôt de produits chimiques, lequelle ne reçoit des wagons qu’environ une fois par semaine.   

Une voiture observatoire-restaurant pour changer des wagons-tombereaux... À droite : Une voiture observatoire-restaurant pour changer des wagons-tombereaux...

Entretemps, la locomotive des ateliers AMF va et vient, pour amener une voiture dôme et une voiture pendulaire LRC fraîchement repeinte. Puis j’ai le temps de voir passer quelques trains de marchandises, plusieurs rames pendulaires LRC, et une rame tubulaire "Amfleet" d’Amtrak tiré par leur tout dernier modèle de locomotive, la "Genesis" (Bo-Bo de 4000 c.v. bimode : diésel ou 600 volts continu par troisième rail - pour les gares de New-York).   

Une des toutes nouvelles locomotives bi-mode Genesis d’Amtrak construites par General-Electric À gauche : Une des toutes nouvelles locomotives bi-mode Genesis d’Amtrak construites par General-Electric

Puis, enfin, c’est mon tour! Le chef de train vient tourner l’aiguillage menant à mes trois voitures, et bientôt, c’est au tour de la locomotive de venir me chercher.

Je suis sur l’extémité quand on s’attelle à moi, et naturellement, on me demande (comme on me demandera 18 567 fois au cours du voyage) où sont destinées les voitures...   

C’est mon tour – première!À droite : C’est mon tour – première!

– "Chicago", je réponds, car c’est là où je dois me rendre. Du moins, c’est ce que j’ai cru un moment...

Ce n’est qu’un faux départ, car on ne fait que m’emmener six voies plus loin, sur le train qui est destiné au triage Taschereau, vis-à-vis des voitures GO. Bof. Sur ces entrefaites, Richard se pointe pour m’annoncer le programme: je serai seul jusqu’au triage Taschereau, il suivra en auto. Il me ramènera à mon bureau, pour que j’expédie les affaires courantes, et me reprendra en fin d’après-midi pour me laisser définitivement au triage, pour que je me prépare pour le départ, après minuit.   

Une rame pendulaire LRC tractée par une F-40À gauche : Une rame pendulaire LRC tractée par une F-40

Puis c’est la bonne : deux grosses locomotives viennent s’atteller à moi, on fait l’essai de freins, et après avoir doublé (on avance, puis recule pour prendre les wagons sur la voie d’à côté), c’est le départ, tandis qu’au loin, sur le saut de mouton désaffecté, une rame pendulaire en provenance de Québec arrive en ville.

On traverse d’abord le quartier de Pointe-Saint-Charles, non pas sans quelques arrêts pour attendre le signal; passé le canal de Lachine, où trônent les morceaux du vieux pont remplacé l’année précédente, et "donné" à un association locale qui avait milité pour sa conservation (cadeau empoisonné, car que peut-on faire d’un pont de 80m de long en 4 pièces détachées?), on traverse ensuite mon quartier, Saint-Henri. Un voisin qui se trouvait par hasard au passage à niveau de la rue Saint-Ambroise est fort surpris de me voir à bord de ce curieux train mixte...   

Un train de conteneurs s’élance vers l’estÀ droite : Un train de conteneurs s’élance vers l’est

Les aiguillages du faisceau du triage Turcot (conteneurs et route roulante) sont vites passés, et on prend de la vitesse. Sur l’autoroute, Richard et son frère tentent tant bien que mal de suivre le train, mais l’embouteillage permanent qui y règne ne les favorise guère...

J’en profite pour évaluer sommairement la qualité de roulement des trois voitures (très sommairement, car on a à peine une dizaine de kilomètres à parcourir). Puis le triage Turcot passé, nous ralentissons, car il y a plusieurs équipes de cantonniers qui travaillent; sur une voie voisine, des pelles mécaniques sont fort occupées à charger des wagons de ballast. C’est le printemps, et il faut vite combler les points faibles laissés par le dégel.   

C’est mon tour – deuxième! À gauche : C’est mon tour – deuxième!

Puis avant d’arriver au triage Taschereau, à Lachine, je constate la raison de l’embouteillage: une bagnole s’est carrément tapée le muret séparant l’autoroute des voies ferrées. Tôle très froissée, ambulance, tout y est...

Puis, à Ballantyne, on bifurque vers le nord, et on entre au triage, en passant sous les voies du CP. Je guette à la tour de contrôle pour voir si il n’y aurait pas des vieilles connaissances qui y travaillent; mais non, rien à signaler. C’est à ce moment que Richard, qui suit en auto, me rattrappe...

Les machines tirent le train sur le faisceau d’arrivée, puis le chef de train descend pour me dételler.

– On va bien sur la voie W-8 tout de suite?, je demande.

– Oui, c’est ça, on y va tout de suite, qu’il me répond, visiblement peu habitué de se faire demander des comptes par sa "cargaison"...

Quelques minutes plus tard, nous sommes à nouveau en mouvement. On fait le tour de la butte, puis on refait en sens inverse les trois quart du triage, pour finalement s’arrêter sur la voie W-8. Après être allé aux nouvelles dans la tour W à proximité, Richard vient se stationner près des voitures (car il pleut à verse).

Et c’est un petit départ – Remarquez,sur le saut de mouton,le train arrivant de QuébecÀ droite : Et c’est un petit départ – Remarquez,sur le saut de mouton,le train arrivant de Québec

Richard commence à inspecter quelques trucs, mais on se fait interrompre par un mécano du triage, qui nous demande de descendre pendant qu’il va déplacer les voitures.

– Mais y’a pas de problème, vous pouvez nous déplacer pendant qu’on est à bord, on a l’habitude, on est cheminots, nous aussi.

– Oui, mais c’est une locomotive télécommandée, et on voudrait pas que vous vouf fassiez secouer...

Parce que le mécano est à pied, en ciré, tout dégoulinant de pluie, et arbore en ceinturon une magnifique boîte métallique toute hérissée de manettes et d’une antenne. Son tableau de bord... Fini, le temps où on attendait, douillettement installé sur les coussins, dans la cabine, bien au chaud, l’ordre de refouler...   

J’arrive dans mon quartier en train de marchandises. Devant l’immeuble en briques,sont empilées les pièces du vieux pont qui traversait le canal À gauche : J’arrive dans mon quartier en train de marchandises. Devant l’immeuble en briques,sont empilées les pièces du vieux pont qui traversait le canal

Nous descendons en grommelant, et on s’abrite ostensiblement dans l’auto durant la manoeuvre.

Celle-ci terminée, et les trucs vérifiés, Richard m’emmène à mon bureau, car les voitures sont en sécurité ici.

Au bureau, j’ai tout juste le temps d’expédier mon boulot en prévision d’une absence de trois jours, quand on revient me chercher pour monter la garde... Je remonte à bord, Richard me quitte, et je passe quelques heures à regarder les wagonniers se promener en motos tout-terrain pour inspecter les trains en partance, et les locomotives télécommandées faire et défaire quelques trains, quand soudain ma vue est obstruée par un train de wagons-plats transportant du matériel militaire de l’armée américaine. Décidément, nous ne sommes qu’une succursale des tas-unis, ou quoi??? Après inspection des inscription sur le matériel, il s’agirait d’une unité cérémoniale des US Marines... Mais pas le moindre pioupiou à bord, par contre. C’aurait été drôle de piquer un brin de jasette avec un "marine"...

Il fait nuit noire quand la bande revient pour passer la soirée... La fête est tout aussi fournie, mais la fatigue des participants y met rapidement un bémol, et surtout l’imminence du vrai départ, car aux alentours de minuit, je vais rouler vers Chicago, sur le train 391...   

À côté d’un train de matériel militaire; au fond,la tour W À droite : À côté d’un train de matériel militaire;
au fond,la tour W

Vers onze heure et demie, en effet, les locomotives arrivent, et s’accouplent: je suis sur le train. Je vais dans la première locomotive me présenter à l’équipe, qui est toute surprise de me voir. Consultant son manifeste, le chef de train ne voit rien à propos de voitures-lits, et encore moins rien sur ma présence... Il s’avise ensuite qu’il a le manifeste d’hier, puis s’informe par radio au bureau de triage. On lui répond qu’on va lui amener une copie. En attendant, on manoeuvre pour faire le train qui gît sur quatre voies différentes, et je réponds volontiers aux questions étonnées de l’équipe.

Après une bonne heure de va-et-vient, on est fin prêt à partir. Je vais me camper dans la dernière locomotive, une machine américaine de location, flambant neuve (Co-Co de 4000 c.v. construite par General Electric). La cabine, bien que moderne, est plutôt cracra, les sièges ont tout juste les petites défectuosités qu’il faut pour ne pas être confortables, et la configuration générale n’est pas géniale. Pis encore, les fenêtres ne sont pas munies de déflecteurs arrières, ce qui rend impossible de voyager nez au vent sans prendre la pluie en pleine poire.

Je décode tant bien que mal le mode d’emploi de la radio (elle peut émettre et recevoir sur TOUTES les fréquences ferroviaires nord-américaines, ce qui fait un beau paquet de canaux), et parvient à sélectionner la fréquence "train à train" du CN; c’est que Richard a réussi à emprunter une radio portative du CN, et il pourra donc communiquer avec moi au début du voyage en cas de pépin, car il a l’intention de suivre le train en auto sur une soixantaine de kilomètres. Plus loin, ce sera le téléphone cellulaire.

À moi le lourd train fou qui siffle dans la nuit!

Enfin, c’est l’heure du départ! Le chef de train a reçu son manifeste, et les trois imposants mastodontes (trois mille chevaux chacun) s’ébranlent tranquillement, et nous sortons tranquillement du triage. Enfin, jusqu’à ce que nous nous immobilisions sur le faisceau de sortie, car un train de travaux nous barre la route, sur la voie principale. Nous attendons une dizaine de minutes, puis nous avons enfin la voie libre. La fébrilité du départ est décuplée par le chant des turbocompresseurs endiablés qui peinent, alors que notre centaine de wagons gagne péniblement de la vitesse.

Passé Ballantyne, nous sommes sur la voie principale. En moins de dix minutes, nous roulons déjà belle allure, quand nous passons la gare de Dorval, bien endormie. Et c’est la course qui s’engage. 15 minutes après le départ, nous roulons déjà à 100 km/h, aidés par la légère descente de la voie en roulant vers l’ouest.

Sur l’autoroute longeant la ligne, Richard roule à la même vitesse que le train, ce qui le met en excès de vitesse (la vitesse est limitée à 70 km/h sur les autoroutes urbaines - limite qui n’est d’ailleurs observée par personne)! Puis vient, juste avant Beaurepaire, le détecteur de boîtes chaudes. Nous retenons presque notre souffle, quand retentit l’annonce radio: "... Pas de problème.". Ouf.

– Bon, bin moi je vais me coucher, me lance Richard, à la radio.

– Bonne idée, moi aussi, je lui réponds.

Je regagne les voitures-lits aussitôt, et m’installe délicieusement dans mon compartiment, au milieu du Naiscoot River. Bercé par le doux balancement du train sur la voie impeccable du CN, je n’ai pas à attendre longtemps pour dormir, mais non pas sans remarquer que si j’ouvre les deux stores de mes compartiments, puis ouvre la porte du couloir, et le store de la fenêtre dans le couloir, je bénéficie d’une très bonne vue des deux côtés du train, cela bien couché dans ma couchette... Après tout, j’ai tout le train à moi tout seul, je peux donc bien me permettre de laisser la porte du couloir ouverte, non?

Je m’endors peu après que le train siffle les premiers passages à niveaux, passé Dorion (jusque là, les passages ont tous été supprimés, sauf quatre, auxquels les trains n’ont pas le droit de siffler, rapport au sommeil des riverains)...   

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