Une semaine pour
traverser la moitié des
États-Unis avec trois Pullmans à moi tout seul

Jour 0 - En compagnie des chaudrons.

Le voyage commence par un coup de téléphone. C’est Richard qui m’avise que les trois voitures que je dois convoyer à Chicago ont été placées sur le faisceau d’échange de la Pointe-Saint-Charles, et que je dois y aller pour les surveiller. C’est que plusieurs de ses voitures s’y sont déjà copieusement fait graffitier, et il ne veut pas retenter la même expérience, d’autant plus qu’une des voitures vient tout juste d’être repeinte...

Les trois voitures-lits sur le faisceau du triage de la Pointe-Saint-Charles À gauche : Les trois voitures-lits sur le faisceau du triage de la Pointe-Saint-Charles
Bientôt à pied d’œuvre, je me prépare à passer une quinzaine d’heures sur ce faisceau de voies, avec pour toute compagnie des chaudrons d’autorails Budd (en très grande révision) destinés à Dallas, et quatres rames d’anciennes voitures de banlieue de Toronto ("GO Transit") à un niveau, achetées par le gouvernement du Québec (dans le but éventuel de les reconstruire pour les utiliser sur un réseau étendu de trains de banlieue autour de Montréal).

Je m’installe donc, avec mes cliques et me claques, dans la première voiture, l’"Edgeley". Construite en 1954 par Pullman pour le CN, elle a conservé sa configuration intérieure originale de voiture-lits de type "4-8-4"; c’est à dire quatre compartiments à rideaux (dits "sections") pouvant coucher chacun deux personnes de part et d’autre d’un couloir central (ce sont les héritiers directs des voitures-lit américaines du siècle dernier); 8 compartiments simples (dits "roomettes") également de part et d’autre d’un couloir central, mais fermés (disposés sur deux niveaux en crénaux, le lit d’une se glissant sous le plancher de sa voisine avant, dont le lit s’escamote dans me mur. On accede à ces derniers par deux marches); et finalement 4 compartiments doubles jumelables par l’escamotage d’une cloison entre chaque paire. Ces compartiments ont tous deux lits escamotables, perpendiculaires à la voie, le supérieur dans le plafond et l’inférieur dans le mur. Une particularité est que chaque compartiment dispose de deux fauteuils pliants, pouvant être disposés selon le plaisir des voyageurs (nul n’est tenu de reculer!). Seuls les compartiments à rideaux ne sont pas munis de leur propre cabinet de toilette et lavabo, mais leurs occupants disposent de deux spacieux cabinets publics situés au bout de la voiture.

À droite : La voiture « Edgeley »,
de type 4-8-4, du le côté chambres.
Notez les fenêtres des « roomettes duplex » disposées sur deux niveaux, à gauche.

Mon quartier général est vite établi dans une section. Située à l’extrémité de la voiture, ça me donne rapidement accès à l’extérieur (en passant sur un étroit marchepied), car l’extrémité des "sections" n’est pas pourvue d’un vestibule (pour des raisons de sécurité et de propreté, les vestibules n’ont pas été placés en extrémité du trio de voitures). Mais comme le soufflet d’intercirculation a été enlevé, je n’ai pas à accomplir une trop grande voltige pour ce faire. Un avantage supplémentaire de la section est qu’on a une bonne vue des deux côtés de la voiture, vu l’absence de cloison du côté du couloir central.

L’après-midi s’éternise, et je ne bouge pas. Je me contente de lire un bon Malraux et de regarder les trains qui ne manquent pas de passer par ici: je suis à quatre voies de la ligne principale du CN... Je vais en fait passer la nuit ici, car le train de transfert qui va m’acheminer au triage Taschereau ne me ramassera que demain matin. Heureusement que Richard, une fois ses démarches auprès du CN (pour finaliser le voyage) terminées, vient me tenir compagnie avec son amie et son frère, histoire de "fêter" l’aboutissement de plusieurs semaines de travail acharné.

Car il a fallu s’assurer que les voitures soient en parfait état de marche et répondent aux normes de sécurité (notamment les attellages, qui devront tirer plus d’une centaine de wagons pleins), ce qui n’est pas une chose évidente quand on remet en service des voitures qui ont passé quelques mois sur une voie d’évitement... Le pire fut de convaincre les contremaîtres de l’atelier de VIA Rail (qui a fait le gros du travail spécialisé) de l’importance de faire du bon boulot, en dépit du fait que les ouvriers étaient ravis de voir des vieilles voitures qui n’allaient pas à la casse...

La voiture « Naiscoot River », de type 10-6, du le côté couloir. Les « roomettes » sont à droite.À gauche : La voiture « Naiscoot River », de type 10-6, du le côté couloir. Les « roomettes » sont à droite.

La soirée s’achevant, je me retrouve seul. Après avoir lu quelques pages, je fais une dernière fois le tour des voitures à l’extérieur (avec la pluie battante, je crois que le danger de graffiti est très bas), puis vais me retirer dans mes appartements...

Cette fois-ci, je me paye le grand luxe: la deuxième voiture, la "Naiscoot River", est prète à prendre le service. Il ne lui manque qu’un groupe électrogène (qui sera installée après son arrivée aux USA) pour qu’elle puisse partir à l’assaut des voies américaines, dans un confort inégalé.

Construite en 1949 par Pullman, la "Naiscoot River" a tout d’abord servi sur le Florida East Coast, où elle portait le nom de "Honduras". D’une configuration "10-6", elle comporte 10 "roomettes", toutes de plain-pied (les lits s’escamotent tous dans le mur), et 6 compartiments doubles jumelables. Mais chaque paire de ces derniers comporte seulement un fauteuil pliant, car un des compartiments est munie d’une longue banquette, tandis que l’autre propose un fauteuil fixe et un fauteuil pliant mobile. Le compartiment à la banquette a ses lits perpendiculaires à la voie, tandis que dans l’autre, ils sont parallèles. À mon avis, ce type de compartiment, lorsque jumelés, sont beaucoup plus confortables (bien que moins flexible, vu le fauteuils et le sofa fixes) et spacieux que les compartiments d’un 4-8-4.

Une particularité de la "10-6" est la présence d’un compartiment spécial ouvert, pour le bénéfice du porteur, ainsi qu’un cabinet de toilette public. La "Honduras" fut ensuite achetée en 1967 par le CN, et elle a été cédée à VIA Rail une dizaine d’années plus tard, tout comme la majorité du matériel roulant voyageurs du CN.

La troisième voiture du trio est l’"Enterprise" (s.v.p., pas de farces à propos d’Andouilles du Cosmos), identique à l’"Edgeley".

Donc, je me choisis la place la plus confortable: les compartiments "E" et "F", située au centre de la voiture. Je replie la cloison, ce qui me fait un compartiment très grande, et baisse le dossier du sofa ce qui me donne une belle couchette, que je garnis généreusement de couvertures de laine, puis me couche. De plus, la disposition des fenêtres du couloir me permet, couché, de voir des deux côtés... Je m’endors assez vite, bercé par le doux tapotement de la pluie sur la toiture de métal.

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